Les grands programmes d'armement communs européens s'étiolent l'un après l'autre au bénéfice des industriels américains. Le SCAF (Système de combat aérien du futur), porté par la France, l'Allemagne et l'Espagne via Dassault, Airbus et Indra, touche à sa fin : la deadline du 18 avril pour une réconciliation entre Éric Trappier (Dassault) et son homologue allemand de chez Airbus a été repoussée, et Berlin ainsi que Madrid se dirigent vers le F-35 américain. Même scénario pour le MGCS (char de combat du futur) franco-allemand, où la répartition industrielle et le calendrier patinent : la France a déjà prévu en interne de remplacer son char Leclerc d'ici 2037, seule si nécessaire. L'Eurodrone (Airbus, Dassault, Leonardo) a accumulé huit années de retard ; seule une quinzaine d'exemplaires ont été commandés à ce jour, contre des centaines de drones américains MQ-9 Reaper déjà en service.
Les chiffres confirment la bascule. Selon l'Agence européenne de défense (EDA), plus de 60 % des achats d'armement des 27 États membres entre février 2022 et juin 2023 ont été effectués hors de l'UE, et 63 % auprès d'industriels américains. Le montant total des commandes sur cette période dépasse 100 Mds€, contre 52 Mds€ sur l'ensemble de 2021. Dans les carnets, le F-35 américain domine — l'Italie, les Pays-Bas, la Belgique, la Pologne, la Finlande, le Danemark, la Norvège et la République tchèque sont clients — quand le Rafale français séduit principalement hors Europe (Inde, Émirats, Grèce, Croatie, Indonésie, Égypte, Serbie). Le Patriot de Raytheon et le THAAD de Lockheed Martin ont également capté la majorité de la demande européenne en défense antiaérienne, reléguant le SAMP/T franco-italien.
Plusieurs causes expliquent ce basculement. Les délais de livraison américains — de 18 à 36 mois pour un F-35 contre 5 à 7 ans pour un Rafale en temps de guerre — restent un facteur décisif. L'interopérabilité au sein de l'Otan, la maturité des systèmes déjà produits en série, et une intégration plus rapide aux chaînes de commandement allié jouent aussi. À l'inverse, les programmes communs européens souffrent d'une gouvernance fragmentée : chaque État exige sa part industrielle, ce qui étire les calendriers et renchérit les coûts. La France pousse depuis 2017 pour construire une base industrielle et technologique de défense européenne (BITDE) ; les faits démontrent que cette bataille est, pour l'instant, largement perdue. Source : Les Echos, 20 avril 2026, Anne Drif.
L’histoire en une phrase. Les grands programmes d’armement européens — SCAF, MGCS, Eurodrone — s’effondrent les uns après les autres, tandis que plus de 60 % des commandes d’armement des Vingt-Sept entre février 2022 et juin 2023 sont allées à l’étranger, dont 63 % aux industriels américains.
Chiffres clés
- Part des achats de défense UE-27 effectués hors UE (fév. 2022–juin 2023) : >60 %.
- Part auprès d’industriels américains : 63 %.
- Commandes cumulées UE-27 sur la période : >100 Mds€, contre 52 Mds€ sur l’ensemble de 2021.
- SCAF : deadline du 18 avril repoussée ; l’Allemagne et l’Espagne se dirigent vers le F-35.
- MGCS (char du futur franco-allemand) : la France envisage en interne de remplacer le Leclerc seule d’ici 2037.
- Eurodrone : ~8 ans de retard, seulement ~15 exemplaires commandés contre des centaines de MQ-9 Reaper américains déjà en service.
- Délais de livraison F-35 vs Rafale : 18 à 36 mois contre 5 à 7 ans en temps de guerre.
Pourquoi c’est important
Cette bascule n’est pas un détail industriel, c’est un choix de souveraineté. Les États européens, pressés par la guerre en Ukraine puis par le conflit Iran-Israël, ont réarmé en urgence et ont acheté américain parce que c’était plus rapide, plus abouti et plus interopérable au sein de l’Otan. Le problème : chaque F-35 commandé fragilise l’argument industriel derrière le SCAF, chaque Patriot commandé fragilise le SAMP/T, et chaque Reaper fragilise l’Eurodrone. La base industrielle et technologique de défense européenne (BITDE) que Paris défend depuis 2017 se vide de ses débouchés naturels avant même d’avoir atteint la maturité.
L’écart de gouvernance est l’autre grande leçon. Les États-Unis livrent depuis un maître d’œuvre unique, avec une chaîne de production déjà en série et une doctrine d’emploi stabilisée. Les programmes européens arbitrent entre trois ou quatre pays, chacun exigeant sa part industrielle ; les calendriers s’étirent, les coûts explosent, et les clients finaux — y compris européens — se détournent. Pour les investisseurs du secteur, cela oriente la prime vers les acteurs américains (Lockheed, Raytheon, Northrop) et pénalise les prime européens tant qu’aucun partage industriel crédible n’émerge.
Ce qu’il faut retenir
Le réarmement européen est bien là — mais le dollar est le grand bénéficiaire. À surveiller : l’après-SCAF (Dassault seul ou franco-autre ?), la décision allemande définitive sur le MGCS, et la capacité de la Commission à conditionner les fonds du European Defence Industrial Programme (EDIP) à des achats intra-européens. Sans mécanisme contraignant, la tendance 60/63 continuera.
Source : Les Echos, 20 avril 2026, Anne Drif.