L’Allemagne se réarme : quelles conséquences pour l’Europe ?
Source · Bureau Défense
— Résumé
Le budget de défense allemand atteindra, d’ici la fin de la décennie, le total cumulé de ceux du Royaume-Uni et de la France — le plus grand basculement de l’équilibre militaire européen depuis l’après-guerre. Après avoir desserré son frein constitutionnel à la dette, Berlin allouera 779 Mds € à la défense entre 2026 et 2030, soit plus du double des cinq années précédentes.
D’ici 2030, l’Allemagne dépassera l’objectif de l’Otan de 3,5 % du PIB consacré au militaire — cinq ans avant l’échéance fixée à 2035 — avec un budget annuel approchant 190 Mds €. Le chancelier Friedrich Merz présente cet effort comme une réponse à la Russie, au retrait américain et à la guerre menée par Poutine en Ukraine, et a promis de faire de la Bundeswehr (les forces armées allemandes) « la plus grande armée conventionnelle d’Europe ». À titre de comparaison, la France dépense 55 Mds € en défense, qui financent son arsenal nucléaire, sous-marins et avions de chasse. Mais 80 % des dépenses allemandes prévues sont fléchées vers des capacités existantes, et la part des nouvelles technologies plafonne à 5 % de l’investissement, selon le Kiel Institute.
Des tensions émergent. Paris craint que Berlin ne verrouille des achats américains (F-35, Patriot) et ne fasse grossir Rheinmetall au détriment de ses pairs européens ; le programme franco-allemand d’avion de combat futur (SCAF/FCAS) est en survie après des disputes avec Dassault Aviation. Berlin prévoit aussi 35 Mds € pour ses propres satellites militaires, en concurrence d’une initiative européenne. L’opinion est partagée : environ 75 % des Allemands soutiennent le doublement du budget, mais 61 % s’opposent à un rôle militaire dominant de Berlin en Europe. Source : Financial Times, 29 avril 2026, Anne-Sylvaine Chassany et Leila Abboud.
Les chiffres clés
Indicateur
Valeur
Dépenses défense Allemagne 2026-2030
779 Mds € (plus du double des 5 années précédentes)
Budget annuel défense allemand 2030
~190 Mds € (>3,5 % du PIB)
Budget défense France
55 Mds €
Part du plan sur les capacités existantes
~80 %
Part pour les nouvelles technologies
≤5 %
Pourquoi c’est important
Le tabou historique sur le réarmement allemand est levé. Le chancelier Friedrich Merz le présente comme une réponse à la Russie, au désengagement américain sous Trump, et à la guerre menée par Poutine en Ukraine, avec pour ambition de faire de la Bundeswehr « la plus grande armée conventionnelle d’Europe ».
Mais trois tensions structurelles émergent :
Les choix d’achat : avec 80 % des dépenses sur des systèmes existants et seulement ≤5 % sur la nouvelle technologie, les commandes iront aux acteurs en place (Rheinmetall, Hensoldt, KNDS) et aux fournisseurs américains (F-35, Patriot) — au détriment des primes français.
La concurrence industrielle avec la France : le programme franco-allemand FCAS est en survie après les disputes Airbus-Dassault. Le plan allemand de 35 Mds € pour les satellites militaires concurrence une initiative européenne.
La bataille de l’emprunt européen commun : Paris veut élargir le fonds SAFE de 150 Mds € aux satellites et frappes profondes ; Merz refuse, craignant un retour de bâton CDU et un coup de pouce électoral à l’AfD.
L’opinion est divisée : ~75 % soutiennent le doublement, mais 61 % s’opposent à un leadership allemand. Le Kiel Institute prévient qu’un risque d’inertie existe plutôt que de transformation — mêmes structures, même bureaucratie, plus d’argent.
À retenir
Pour les actions européennes de défense, la lecture est nette : les acteurs en place gagnent les 3-5 prochaines années. La question structurante reste : la dépense renforcera-t-elle l’autonomie stratégique européenne, ou verrouillera-t-elle simplement la dépendance américaine sous étiquette allemande ?
— L'Avis de Delfineo
L’enveloppe de 779 Mds € sur cinq ans est la donnée budgétaire la plus structurante pour les actions européennes de défense. Avec 80 % fléchés vers des systèmes existants, les premiers bénéficiaires sont les acteurs en place (Rheinmetall, Hensoldt, Renk, KNDS) plutôt que les outsiders. Sous-texte : un nationalisme d’achat — Berlin achète surtout américain (F-35, Patriot) et allemand, laissant Dassault, Thales et Leonardo avec moins d’échelle franco-européenne qu’espéré à Paris. Repère utile pour toute valorisation d’un titre défense dans la couverture industrielle européenne de Delfineo.