« Nous dominons Northrop Grumman et Honeywell » : Paris pousse ses champions de l'armement MBDA et Safran auprès de Bruxelles
Source · Bureau Défense
— Résumé
Le Commissaire européen à la Défense Andrius Kubilius a fait étape jeudi à Bourges et Montluçon, sur les sites de production du missilier MBDA et du fabricant de kits de guidage AASM Safran, accompagné des ministres délégués aux Armées et à l'Europe Alice Rufo et Benjamin Haddad. Enjeu : anticiper le fléchage des 60 milliards d'euros de prêts européens pour la défense de Kiev, alors que la chute de Viktor Orban en Hongrie débloque les perspectives de financement. Sur les 2.000 missiles qui ont frappé l'Ukraine, 900 étaient balistiques : « Pour en détruire un seul, il faut deux à trois missiles antibalistiques », a souligné le Commissaire, alors que la production de Patriot américains ne dépasse pas 750 et que la guerre en Iran détourne ce flux vers les stocks américains.
Les deux industriels français ont présenté leurs solutions. Safran produit à Montluçon des centrales inertielles équipant les bombes AASM capables de se diriger sans GPS, une technologie dont les Américains ne disposent pas (le système Patriot dépend du GPS). « Nous dominons Northrop Grumman et Honeywell, nos principaux compétiteurs », a affirmé Franck Saudo, responsable de la division électronique et défense de Safran. La France et la Norvège ont annoncé l'acquisition pour Kiev d'un gros volume d'AASM pour plus de 7 milliards de couronnes norvégiennes ; la production de ces bombes a été multipliée par quatre en quatre ans, à 1.200 exemplaires en 2025. Côté MBDA, le Meteor vole à plus de 5.000 km/h, et le SAMP/T NG produit avec Thales — intercepteur à 150 km, composé de 40.000 pièces dont 60 % viennent de sous-traitants — sera testé en Ukraine dès 2026. La production de l'Aster a quintuplé entre 2024 et 2025 et doit encore doubler en 2026, avec un délai de fabrication ramené de trois ans en 2022 à 18 mois. MBDA va investir 5 milliards d'euros dans les prochaines années.
L'enjeu politique est de cantonner les fonds européens à la production européenne, alors que Kiev a déjà signé un contrat de 3,7 milliards d'euros avec Raytheon pour des Patriot fabriqués en Allemagne, que Berlin cofinance avec les États-Unis, et que Rheinmetall-Lockheed Martin et Diehl-Raytheon ont noué des alliances transatlantiques. « Dépendre uniquement d'une industrie tierce ne peut plus marcher », a conclu Alice Rufo. Source : Les Echos, 17 avril 2026, Anne Drif.
L’essentiel en une phrase. Paris a ouvert les sites de MBDA et Safran au Commissaire européen à la Défense Andrius Kubilius, pour que les 60 milliards d’euros de prêts européens à l’Ukraine soient fléchés vers les industriels européens plutôt que vers les États-Unis.
Chiffres-clés
60 milliards d’euros : prêts européens en cours de déblocage pour la défense de l’Ukraine.
2.000 missiles ont frappé l’Ukraine, dont 900 balistiques ; 2 à 3 missiles antibalistiques nécessaires pour en détruire un.
Production annuelle de Patriot américains :750 au maximum, détournée vers les stocks américains par la guerre en Iran.
Bombes AASM Safran : production ×4 en quatre ans, à 1.200 exemplaires en 2025 ; contrat France-Norvège pour Kiev de plus de 7 milliards de couronnes norvégiennes.
Missile Meteor MBDA : plus de 5.000 km/h.
Système SAMP/T NG MBDA-Thales : interception à 150 km, composé de 40.000 pièces (dont 60 % chez des sous-traitants) ; test en Ukraine dès 2026.
Aster (composante missile du SAMP/T) : production ×5 entre 2024 et 2025, ×2 en 2026 ; délai de fabrication 18 mois contre 3 ans en 2022.
Investissement MBDA :5 milliards d’euros dans les prochaines années.
Contrat Raytheon-Allemagne pour Kiev :3,7 milliards d’euros pour des Patriot.
Pourquoi cela compte
Une centrale inertielle est un dispositif qui calcule la position d’un missile ou d’un avion par ses seuls capteurs internes (accéléromètres, gyroscopes), sans GPS ni signal extérieur. C’est l’argument concurrentiel de Safran : les systèmes Patriot américains dépendent du GPS, brouillable, tandis que l’AASM peut frapper en environnement GPS contesté. Un « payment-in-kind » industriel est en jeu : la demande de missiles antibalistiques explose (2-3 par interception × 900 missiles russes balistiques = déficit structurel face à 750 Patriot par an), et la guerre en Iran rapatrie la production américaine vers ses propres stocks.
Le risque politique pour Paris est le programme européen SAFE : il permet des dérogations pour l’achat de matériel non-européen, et plusieurs industriels allemands — Rheinmetall avec Lockheed Martin sur le lance-roquettes GMARS, Diehl Defence avec Raytheon sur un antiaérien — ont noué des alliances transatlantiques. Sans une offre européenne crédible, les 60 milliards alimenteraient de facto les industriels américains.
À retenir
La France joue la partition de l’autonomie stratégique à la fois sur la technologie (inertiel Safran sans GPS) et sur la cadence (×5 puis ×2 sur l’Aster). Le test en Ukraine du SAMP/T NG en 2026 sera l’évaluation de terrain grandeur nature — un succès clarifie le choix face au Patriot ; un échec renforcerait les acheteurs américains.