Le laboratoire de Columbia qui veut fabriquer des robots qui mangent, se réparent et se reproduisent
Source · Bureau Technologie
— Résumé
Un reportage du FT Magazine au Creative Machines Lab de Columbia, où le professeur Hod Lipson et ses étudiants construisent un « métabolisme robotique » — des robots modulaires capables de s'assembler à partir de pièces simples, de se réparer, et, à terme, de se reproduire. Les briques de construction actuelles sont des tiges en plastique blanc baptisées « truss links » (développées par Philippe Wyder, PhD fraîchement diplômé) et une nouvelle génération de triangles (Sylvester Zhang, étudiant en master). Un article paru l'été dernier dans Science Advances décrit ce que le groupe présente comme la première démonstration d'un système robotique qui se développe à partir de pièces isolées pour devenir un robot 3D complet, en améliorant systématiquement ses propres capacités — sans aucune machine externe. Quête de vie de Lipson : identifier « les 20 briques pour construire tous les robots possibles », en écho délibéré aux environ 20 acides aminés qui encodent la vie biologique.
Le contexte : la robotique est devenue le jumeau en retard de l'IA. Les grands modèles de langage ont aspiré le hype, le capital et les doctorants ; la robotique, dit Goldfeder, « ne marche pas encore » — précisément ce qui la rend intéressante pour ce groupe. La thèse de Lipson est que la prochaine rupture ne viendra pas de modèles plus gros : « les cerveaux ont avancé, il est temps que les corps rattrapent — dans la nature, il n'y a jamais d'esprit sans corps ». Le projet emblématique du labo : « une machine qui fabrique une autre machine, et cette machine-là sort tranquillement en marchant ». L'horizon commercial dessiné par Lipson est radical : l'acheteur n'achètera plus un robot fini mais un sac rempli de blocs modulaires qui s'auto-assembleront selon la tâche demandée.
La réalité est plus rude. À Penn, Mark Yim — pionnier de la robotique modulaire — reconnaît que les trois promesses de l'an 2000 (polyvalence, accessibilité, fiabilité) ne sont pas tenues : « ils ne savent rien faire, ils sont ruineux et ils cassent tout le temps. » Au MIT, Daniela Rus, directrice du CSAIL, juge que les démonstrations de robots reproductifs sont « très simples par rapport à la promesse ». Néanmoins, devant le FT, le labo de Columbia a obtenu une petite victoire : huit triangles de Zhang ont rampé millimètre par millimètre dans un couloir en linoléum, se sont accrochés pour former un serpent, puis se sont scindés en deux tétraèdres qui se sont repliés sur eux-mêmes — un acte primitif de reproduction robotique. Source : Financial Times, 18 avril 2026, Oliver Roeder.
L’histoire en une phrase. Le Creative Machines Lab de Hod Lipson, à Columbia, pose les fondations conceptuelles d’un futur où les robots ne sont plus des appareils monolithiques mais des systèmes quasi vivants capables de se répliquer — un pari long sur le « métabolisme robotique » au moment précis où le capital IA a fui ailleurs.
Chiffres clés
Labo : Creative Machines Lab, Mudd Hall, Columbia University — directeur Hod Lipson.
Cible design de Lipson :~20 briques pour tous les robots possibles, clin d’œil aux ~20 acides aminés en biologie.
Publication clé :Science Advances, été 2025 — première démonstration d’un système robotique qui se développe à partir de pièces isolées en robot 3D complet en s’améliorant, sans machine externe.
Plateformes actuelles : « truss links » en plastique (les tiges de Wyder) et nouveaux triangles (Zhang).
Benchmark prix humanoïde :60 000 $ — Unitree G1 (démo MIT : il est tombé sur la tête).
Expériences lune : régolithe lunaire de synthèse fritté à 35 $/kg au labo, préparation d’une demande de subvention NASA.
Trois promesses de la robotique modulaire (Mark Yim, UPenn, 2000) : polyvalence, accessibilité, fiabilité — toutes non tenues.
Filiation historique : théorie des automates de von Neumann ; lettre « Darwin Among the Machines » de Samuel Butler (1863) ; train modèle auto-reproducteur de Homer Jacobson (1958).
Pourquoi c’est important
Trois points à retenir pour un lecteur sceptique. D’abord, une vraie avancée technique : la capacité documentée du labo à faire s’assembler de simples modules en un robot plus grand, se reconfigurer et continuer de s’améliorer — sans opérateur humain ni fabrication externe — est ce qui s’approche le plus d’un « embryon » robotique généraliste. La reproduction, rappelle le texte, est la forme ultime d’autoréparation. Si elle passait à l’échelle, elle transformerait les robots d’un capex jetable en quelque chose de plus proche d’une population capable de régénérer son propre parc.
Ensuite, une observation industrielle. La phrase sans fard de Yim — « ils ne savent rien faire, ils sont ruineux et ils cassent tout le temps » — est la bonne grille de lecture de la plupart des démos de robotique modulaire depuis 25 ans. La robotique n’est plus limitée par le calcul, elle l’est par le matériel, et l’écart physique entre la simulation et un triangle en plastique qui traverse un couloir linoléum ne s’est pas beaucoup refermé. Le verdict poli de Daniela Rus — « très simples par rapport à la promesse » — reflète le consensus académique sur les robots auto-reproducteurs.
Enfin, un signal d’allocation de capital. Si un labo de sous-sol à Columbia progresse là où des milliards de dollars privés n’ont pas progressé, c’est que la robotique commerciale s’est concentrée sur des niches étroites à forte marge (picking en entrepôt, assistance chirurgicale, démos humanoïdes). Le « royaume des machines » que Lipson esquisse reste, pour l’instant, un projet de science publique — ce que seuls les gouvernements et les universités peuvent financer, précisément l’infrastructure qu’il craint de voir se déliter.
À retenir
Considérer le métabolisme robotique comme une option longue, pas comme une thèse d’investissement de court terme. La rupture qui compte — des robots modulaires bon marché et fiables s’auto-assemblant à une échelle utile — est probablement à plus de dix ans, et le goulet matériel est réel. Mais l’idée qu’un robot réellement généraliste ressemblera moins à un Gabe humanoïde qu’à un « sac de robot » mérite sa place dans toute prévision sérieuse de l’IA physique. Signal de marché immédiat à surveiller : si les labos modulaires de Columbia/Penn/MIT décrochent des contrats NASA ou ministère de la Défense américain en plus du pipeline poussière lunaire.
Source : Financial Times, 18 avril 2026, Oliver Roeder.