Michelin mise sur les pneus lunaires et les polymères pour défendre ses usines françaises
Source · Bureau Industrie
— Résumé
Florent Menegaux, PDG de Michelin, acte un choix stratégique : l'exportation depuis l'Europe de pneus grand public est devenue impossible. L'écart de coût avec l'Asie est trop large, les Chinois s'implantent désormais dans le pneu tourisme, et les revenus 2025 du groupe ont reculé de 4,4 % à 26 Md€, plombés par le ralentissement du camion aux États-Unis. La réponse : ne conserver en France que le haut de gamme — pneus de course, trains d'atterrissage d'aéronefs, et un pneu de rover lunaire que Michelin propose à la Nasa pour les missions Artemis — tout en se diversifiant agressivement dans les polymères composites (matériaux pour mastics, revêtements textiles, aéronautique, énergie, construction).
L'empreinte française se réduit déjà. Michelin a fermé l'an dernier deux usines de pneus poids lourds et utilitaires (Vannes en Bretagne, Cholet dans l'ouest), supprimant plus de 6 % des effectifs français — 1 200 emplois. Clermont-Ferrand, berceau du groupe depuis près de 140 ans, emploie aujourd'hui environ 10 000 personnes, un tiers du pic des années 1980. L'usine historique de Cataroux est en cours de reconversion en hub de start-ups et pôle recherche. La CGT redoute d'autres coupes : la plupart des sites français tournent en sous-capacité — seule l'usine de pneus d'avion de Bourges va bien. La France accueille encore la moitié des 30 usines européennes de Michelin ; le groupe en a autant aux Amériques et 15 en Asie.
Le calcul de la diversification compte. Les polymères composites ont généré 1,3 Md€ de chiffre d'affaires en 2025 (1,7 Md€ en intégrant les dernières acquisitions), une fraction des revenus du groupe, mais avec une marge de 15 %, l'activité la plus rentable de Michelin. Trois acquisitions américaines de composites l'an dernier, pour une valeur d'entreprise cumulée d'environ 1 Md€, avec l'objectif d'au moins autant chaque année à l'échelle mondiale. Menegaux met en garde contre les droits de douane européens qui s'annoncent sur les pneus chinois et contre le cadre « Buy European » : ils ne doivent pas devenir une « rente » qui démobilise les industriels européens sur l'innovation. Source : Financial Times, 18 avril 2026, Sarah White.
L’histoire en une phrase. Michelin concède que l’exportation de pneus grand public depuis l’Europe est terminée et concentre la production française sur le très haut de gamme en bâtissant en parallèle une nouvelle activité composites à plus forte marge — au prix déjà de 1 200 suppressions d’emplois en France.
Chiffres clés
Chiffre d’affaires 2025 du groupe :26 Md€, -4,4 % sur un an (ralentissement du camion aux États-Unis).
Suppressions d’emplois en France en 2025 :1 200 (>6 % des effectifs français) — fermeture de Vannes (Bretagne) et Cholet.
Effectifs de Clermont-Ferrand : ~10 000, soit un tiers du pic des années 1980.
Usines européennes :30 au total, dont 15 en France (moitié) ; Amériques ~15, Asie 15.
Ventes polymères composites 2025 :1,3 Md€ (1,7 Md€ avec les derniers deals), marge 15 % — segment le plus rentable du groupe.
Acquisitions composites aux États-Unis en 2025 :3 deals, valeur d’entreprise cumulée ~1 Md€ ; objectif : ≥3 par an à l’échelle mondiale.
Pneu de rover lunaire : Michelin propose à la Nasa des pneus sans air pour les missions Artemis.
Oligopole : 5 groupes dominent le secteur — Michelin, Bridgestone, Continental, Goodyear, Pirelli ; les challengers chinois Zhongce Rubber, Sailun Group poussent.
Pourquoi c’est important
Le virage de Michelin est un test grandeur nature du playbook de la premiumisation industrielle européenne : accepter que la fabrication de commodités à bas coût est structurellement perdue au profit de l’Asie, se replier dans des niches high-tech où l’intensité technologique et la réglementation comptent encore, et ajouter par-dessus une activité matériaux comme option de croissance. Le raisonnement tient — les composites sont plus margés que les pneus et servent l’aéronautique, l’énergie et la construction — mais à 1,3-1,7 Md€ sur 26 Md€, la diversification n’est pas encore assez grosse pour compenser une baisse structurelle des volumes pneumatiques. La critique de la CGT (« ils garderont la recherche tant que l’État versera des subventions ») pointe la tension irrésolue : le soutien politique repose sur l’emploi, mais l’emploi industriel repose sur une production de masse que Menegaux vient lui-même de déclarer non viable en France.
Le second message de Menegaux — les droits de douane européens et le « Buy European » ne doivent pas devenir une rente — est d’une franchise rare pour un industriel directement bénéficiaire de la protection. L’enjeu sous-jacent : un secteur abrité pourrait cesser d’innover, précisément l’actif que Michelin dit à ses 10 000 salariés clermontois de préserver.
À retenir
Trois variables à surveiller sur 12 à 18 mois : (1) rythme et ampleur des acquisitions de Michelin dans les composites, (2) taux d’utilisation des usines françaises hors Bourges aéronautique, (3) forme finale des droits de douane européens sur les pneus chinois. Si les composites ne montent pas assez vite en charge et que les sites français restent sous-chargés, la prochaine vague de fermetures tombera.
Source : Financial Times, 18 avril 2026, Sarah White.